Mains gantées étalant au pinceau plat un jus de fleur rose sur papier aquarelle ; au fond, un cadre à vitre au soleil

Anthotype : une photographie au soleil avec le jus des plantes

Écrit par Éric Marais

Un anthotype est une photographie faite au soleil avec le jus coloré d'une plante. On enduit un papier de ce jus, on pose dessus des objets ou une image, et la lumière fait pâlir la couleur partout où elle frappe : les zones couvertes gardent leur teinte et dessinent l'image.

John Herschel le fait connaître en 1842, dans un mémoire sur les couleurs végétales où il décrit aussi le cyanotype.

Il suffit de quelques plantes, d'un papier épais, d'un pinceau et d'un cadre photo à vitre.

Comment le soleil forme l'image d'un anthotype

La lumière détruit peu à peu la couleur du jus. Les zones exposées pâlissent, celles qui restent à l'ombre d'un objet gardent leur couleur : l'image apparaît directement, en positif.

D'après Herschel, c'est surtout la lumière visible qui agit.

Peut-on partir d'une photo ?

Oui, mais la transparence doit garder ses valeurs positives, sans inversion : ses parties sombres protègent le jus, qui y reste coloré. Le cyanotype, lui, demande un négatif.

Schéma : au soleil le jus pâlit, et la feuille ou la transparence positive laissent une image restée colorée

La lumière efface la couleur du jus ; ce qui était couvert la garde, et l'image sort directement en positif.

Faire un anthotype pas à pas

Le matériel

  • des fleurs, des feuilles, des baies, des épices ou du thé ;
  • un mortier et un pilon, ou un mixeur ;
  • un linge de coton ou une passoire fine ;
  • un peu d'eau ou d'alcool pour délayer la pulpe ;
  • un pinceau plat et un papier aquarelle épais ;
  • un cadre photo avec sa vitre.

Les étapes

  1. Écraser les pétales, feuilles ou baies en pulpe, au mortier ou au mixeur, avec un peu d'eau ou d'alcool si besoin.
  2. Presser la pulpe dans un linge de coton propre pour en extraire le jus.
  3. Enduire le papier au pinceau plat, dans une pièce peu éclairée.
  4. Laisser sécher dans le noir, à l'air ou au sèche-cheveux.
  5. Poser sur le papier des objets plats ou des fleurs pressées, puis glisser le tout dans le cadre.
  6. Exposer au soleil, dehors ou derrière une fenêtre très ensoleillée.
  7. Ranger l'image à l'abri de la lumière, par exemple dans un carnet.

Pour presser les fleurs, la fiche de Norwich propose une presse toute simple : du carton, des élastiques et un poids, par exemple des livres.

Faut-il une chambre noire ?

Non : un éclairage tamisé suffit pour enduire le papier, dans une pièce assombrie, pas forcément aussi noire qu'une chambre noire.

Les pièges à éviter

  • Attendre : sans alcool, le jus de la plupart des fleurs change de couleur à l'air, parfois en quelques minutes.
  • Juger trop tôt : avec de l'alcool, la teinte ne retrouve son intensité qu'une fois le papier sec.
  • Garder le jus : une longue conservation détériore les teintures.
  • Laisser des flaques : Herschel incline le papier de 20 à 30 degrés et croise ses coups de pinceau.
Mains gantées étalant au pinceau plat un jus de fleur rose sur papier aquarelle ; au fond, un cadre à vitre au soleil

Le jus s'étale au pinceau plat dans une pièce peu éclairée ; le cadre à vitre part ensuite au soleil.

Quelles plantes pour un anthotype ?

Ce qu'a observé Herschel

Herschel a essayé la plupart des fleurs ordinaires des jardins et des champs, ainsi que des feuilles. Selon l'espèce, la couleur blanchit en une demi-heure ou résiste des semaines.

Plante Couleur sur le papier Au soleil
Corchorus japonica, à fleurs jaunes Jaune Très sensible : blanchit en une demi-heure
Coquelicot Bleu Sensible, images très nettes
Feuille de sureau Vert Une demi-heure de bon soleil
Violette odorante Bleu Une partie du bleu résiste des semaines
Senecio splendens, séneçon pourpre Pourpre Peu sensible : des semaines
Curcuma en teinture à l'alcool Jaune Action faible

Un pétale frais écrasé sur le papier garde une teinte plus proche de la fleur, mais jamais régulière.

Certaines fleurs, comme les eschscholzias, ne cèdent leur couleur qu'avec un peu d'alcali ou d'acide.

La couleur sur le papier n'est pas toujours celle de la fleur : le coquelicot donne du bleu. Les premières fleurs d'une plante sont aussi plus sensibles que les dernières.

Des plantes de la cuisine

La fiche d'atelier de la Norwich University of the Arts ajoute des produits de la cuisine et du jardin : betterave, épinard, fleurs de pissenlit, baies, épices et thé.

Le curcuma sert aussi au virage du cyanotype : l'épice y teinte un cyanotype déjà insolé, rincé et séché. Sa curcumine reste sensible à la lumière et tend à pâlir avec le temps.

La plante ne joue pas le même rôle que dans un cyanotype végétal : là, elle sert de pochoir posé sur un papier enduit de sels de fer ; ici, c'est son jus qui devient la couche sensible.

Combien de temps exposer un anthotype ?

La durée varie d'une demi-heure à plusieurs semaines :

  • Corchorus japonica, le plus sensible : une demi-heure à une heure selon le soleil.
  • Feuille de sureau : une demi-heure de bon soleil.
  • Violette odorante, séneçon pourpre : des semaines.
  • Repère d'atelier, selon la fiche de Norwich : au moins une journée, idéalement plusieurs jours à une semaine.

Glissez le papier et les objets dans un cadre photo à vitre, puis posez-le au soleil, dehors ou derrière une fenêtre très ensoleillée. Pour juger l'avancement, comparez une zone exposée à une zone restée couverte.

Pourquoi l'image manque-t-elle de contraste ?

Souvent, l'exposition est trop courte : plus le cadre reste dehors, plus le contraste monte. Certaines couleurs, comme le bleu de la violette, laissent toutefois une teinte résiduelle, et les fleurs de fin de saison sont moins sensibles.

Cadre photo au soleil : la bande protégée par un carton est restée rose vif, la partie exposée a pâli

Pour juger la pose, on compare la partie exposée, qui pâlit, à une partie restée couverte, ici sous un carton.

Anthotype et cyanotype : quelles différences ?

L'anthotype retire de la couleur au papier, alors que le cyanotype en fabrique.

Anthotype Cyanotype
Couche sensible Le jus d'une plante Deux sels de fer
Effet de la lumière Elle détruit la couleur Les UV forment le bleu de Prusse
Exposition D'une demi-heure à plusieurs semaines selon la plante De quelques minutes à un quart d'heure en plein soleil d'été, jusqu'à une heure par temps couvert

Un cyanotype bien rincé et bien séché traverse les années sans virer.

Conserver un anthotype

Peut-on fixer un anthotype ?

Non. Pour le Corchorus, Herschel constate que l'iodure de potassium ralentit nettement la décoloration, sans l'empêcher. Certaines de ses images pâlissent de jour en jour, même gardées à l'abri de la lumière.

Ses consignes de conservation tiennent en deux mots : sec et obscur. Il range ses papiers teintés dans une boîte de fer-blanc fermée, dont l'air est séché par de la chaux vive. L'humidité, surtout avec la chaleur, détruit la plupart de ces couleurs.

La fiche d'atelier de Norwich conseille de garder les tirages dans un carnet de croquis, loin d'une lumière vive et directe, pour qu'ils se conservent un peu plus longtemps.

Pour en garder une trace, photographiez ou numérisez l'image dès qu'elle vous plaît, avant qu'elle ne pâlisse.

1842 : Herschel étudie les couleurs végétales

En 1842, John Herschel publie dans les Philosophical Transactions de la Royal Society un mémoire sur l'action des rayons du spectre solaire sur les couleurs végétales. Il y dit avoir essayé la plupart des fleurs ordinaires des jardins et des champs de son pays.

Le mot anthotype vient du grec anthos, la fleur, et typos, l'empreinte.

Mary Somerville étudie elle aussi l'action du spectre sur les jus végétaux, dans une lettre à Herschel datée de 1845 et publiée en 1846.

Comme le cyanotype, l'anthotype compte parmi les procédés photographiques anciens, que l'on dit aussi historiques ou alternatifs.

Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation à la photographie alternative, du sténopé au cyanotype.