Gravure de 1752 montrant une scène extérieure projetée à l’envers dans une chambre obscure.

L'histoire du sténopé des origines à la photographie

Écrit par Éric Marais

L'histoire du sténopé tient en quatre temps : la chambre noire est observée dans l'Antiquité, expliquée par Ibn al-Haytham vers l'an 1000, devient un outil de dessin à la Renaissance, puis un appareil photographique au XIXe siècle, avec les premières photographies au sténopé de David Brewster vers 1850. Avant l'objectif, avant la pellicule, avant le moindre appareil, il y a un trou et une chambre noire.

Le sténopé n'a pas d'inventeur unique. Son principe est observé dès l'Antiquité, analysé par Ibn al-Haytham vers l'an 1000, popularisé à la Renaissance par Giambattista della Porta dans sa Magie naturelle de 1558, puis nommé camera obscura par Johannes Kepler en 1604. Le mot anglais pinhole et les premières photographies au sténopé reviennent au physicien écossais David Brewster, vers 1850.

Date Figure Apport
Ve siècle av. J.-C. Mozi, en Chine Aurait décrit l'image inversée et le trajet des rayons
Antiquité Aristote, en Grèce S'interroge sur la lumière passant par une ouverture
Vers l'an 1000 Ibn al-Haytham (Alhazen) Explique pourquoi l'image se renverse
1558 Giambattista della Porta Popularise la chambre noire dans sa Magie naturelle
1604 Johannes Kepler La nomme camera obscura
1827 Nicéphore Niépce Plus ancienne photographie conservée prise à la chambre noire
Vers 1850 David Brewster Premières photographies au sténopé, mot pinhole

Cette page répond à une question précise : comment le principe du sténopé est-il passé de l'observation antique à la plus ancienne photographie conservée ?

Cette histoire mêle souvent deux choses qu'il faut distinguer. D'un côté le phénomène optique, cette image qui se forme au fond d'une enceinte percée d'un petit trou, connu depuis très longtemps. De l'autre la capacité de fixer cette image sur une surface sensible, qui n'arrive que très tard.

Cette page donne la vue d'ensemble et situe chaque étape, et pour le détail de chaque figure elle renvoie vers les articles dédiés. Le principe du sténopé, lui, n'a pas changé depuis l'Antiquité, une enceinte close percée d'un trou minuscule qui projette l'image du dehors.

La camera obscura observée dès l'Antiquité

Tout part d'une observation. Quand la lumière du jour entre dans une pièce sombre par une petite ouverture, elle dessine sur le mur opposé une image renversée de ce qui se trouve dehors. Le phénomène existe sans que personne le crée, et il suffit de le remarquer.

Plusieurs sources anciennes en témoignent. En Chine, le philosophe Mozi aurait décrit dès le Ve siècle avant notre ère cette image inversée et le trajet des rayons, tandis qu'en Grèce des textes attribués à Aristote s'interrogent sur la forme de la lumière passant par une ouverture. On retrouve là l'embryon de ce qu'on appellera plus tard la camera obscura, la chambre noire, dont le sténopé est l'héritier direct.

À ce stade, il n'est question ni de photographie ni d'appareil. On regarde une image projetée, on s'étonne qu'elle soit à l'envers, et ce raisonnement sur le chemin des rayons trouvera sa première formulation rigoureuse plusieurs siècles plus tard.

Schéma camera obscura : image renversée projetée par un petit trou sur le mur d'une pièce sombre

Alhazen et la première description scientifique

Le tournant vient du savant arabe Ibn al-Haytham, connu en Occident sous le nom d'Alhazen, actif autour de l'an mil. Dans son grand traité d'optique, il étudie la formation des images dans une chambre noire avec une précision nouvelle et explique pourquoi l'image se renverse en passant par le trou.

Sa contribution change la nature du sujet. Avant lui, on observait le phénomène, après lui on le comprend et on le démontre. Cette description scientifique fait d'Alhazen une figure centrale de l'histoire du sténopé, et c'est sur ses travaux que s'appuieront les savants des siècles suivants.

Reste à distinguer son apport réel, son traité et ce qu'on lui attribue avec certitude.

Planche d’optique de 1572 illustrant les rayons directs, réfléchis et réfractés.

Planche de l’Opticae thesaurus d’Alhazen et Witelo, édition de Friedrich Risner, 1572. ETH-Bibliothek Zürich, Rar 9065. Domaine public.

La camera obscura outil de dessin à la Renaissance

À partir de la Renaissance, la chambre noire quitte le seul domaine de l'étude pour devenir un instrument pratique. Léonard de Vinci la décrit dans ses carnets, et au fil des décennies on ajoute au simple trou une lentille puis un miroir, ce qui rend l'image plus lumineuse et plus nette.

L'usage qui s'impose alors est le dessin. La chambre noire projette la scène sur une surface où l'artiste peut suivre les contours au crayon, et obtenir des perspectives justes sans calcul. On a longtemps débattu de l'emploi de ce procédé par certains peintres, et le nom de Vermeer revient souvent dans cette discussion, sans qu'on puisse trancher avec certitude.

C'est une étape importante car elle prépare la suite. La chambre noire est désormais un objet réglé, transportable, capable de donner une belle image, et il ne manque plus qu'une chose pour passer au stade suivant, un moyen de retenir cette image au lieu de la recopier à la main.

La naissance de la photographie au XIXe siècle

Le saut décisif a lieu au XIXe siècle, quand des chercheurs parviennent enfin à fixer l'image projetée grâce à des surfaces sensibles à la lumière. C'est là que naît la photographie au sens propre, c'est-à-dire l'image enregistrée et conservée plutôt que regardée puis perdue.

En France, Nicéphore Niépce réussit en 1827 ce qu'on tient pour la plus ancienne photographie conservée prise à la chambre noire, le célèbre Point de vue du Gras.

Pour aller plus loin :

L'objectif a fini par remplacer le trou parce qu'il laisse entrer beaucoup plus de lumière : ouvert à f/8, il en reçoit environ 600 fois plus qu'un sténopé ouvert vers f/200. Les temps de pose ont donc fondu, ce qui a ouvert la voie au portrait puis à l'instantané.

L'essor de la photographie au sténopé

Une fois la photographie installée avec ses objectifs, on aurait pu croire le simple trou définitivement dépassé. C'est l'inverse qui se produit, car vers la fin du XIXe siècle la photographie au sténopé au sens strict connaît un net essor, et des praticiens explorent volontairement ce rendu sans lentille pour ses qualités propres.

Le procédé n'a plus rien d'une nécessité technique, il devient un choix esthétique, et son flou doux, sa profondeur de champ presque infinie et ses poses longues séduisent ceux qui cherchent une autre manière de photographier, loin de la course à la netteté.

C'est cette même tradition qui se perpétue aujourd'hui, dans les ateliers et avec des kits d'initiation comme le Sténoflex, où l'on refait à la main le geste fondateur de toute la photographie. Pour comprendre ce que le trou apporte par rapport à un appareil moderne, la comparaison est faite dans sténopé ou appareil photo.

Photographie au sténopé au rendu flou et profondeur de champ infinie, pose longue

La chronologie du sténopé en bref

Quatre moments suffisent à retenir le fil de cette histoire, de l'observation au procédé artistique.

  • Antiquité. La camera obscura est observée en Chine et en Grèce, on remarque l'image renversée sans chercher à la fixer.
  • Vers l'an mil. Alhazen en donne la première description scientifique rigoureuse.
  • Renaissance. La chambre noire devient un outil de dessin, équipée de lentilles et de miroirs.
  • XIXe siècle. On fixe enfin l'image grâce aux premiers procédés photographiques, la photographie naît, puis la photographie au sténopé s'affirme comme choix esthétique.

Le fil reste le même d'un bout à l'autre, celui d'une boîte noire et d'un trou minuscule. Ce qui change, c'est notre capacité à comprendre puis à garder l'image qu'ils dessinent, et c'est tout le chemin qui sépare l'étonnement antique du premier tirage sur papier.

Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation au sténopé et au développement argentique.

Vue de la fenêtre au Gras, héliographie de Nicéphore Niépce, 1827

Joseph Nicéphore Niépce, Vue de la fenêtre au Gras, héliographie, 1827. Harry Ransom Center, université du Texas à Austin. Domaine public.