Gravure d’une camera obscura portable présentée par Athanasius Kircher.

Qui a inventé la camera obscura

Écrit par Éric Marais

Personne n'a inventé la camera obscura à proprement parler : le phénomène est décrit dès le Ve siècle avant notre ère par Mozi en Chine, puis par Aristote, et c'est Ibn al-Haytham qui en donne la première explication scientifique, autour de l'an mil.

On aimerait pouvoir mettre un nom sur la camera obscura, comme on en met un sur l'ampoule ou le téléphone. La réponse honnête est plus nuancée, car il s'agit moins d'une invention que d'un phénomène naturel que des hommes ont observé puis compris, lentement, sur plus de quinze siècles.

Avant de chercher un coupable, il faut rappeler ce dont on parle : la camera obscura, ou chambre noire, est cette pièce ou cette boîte fermée dans laquelle un petit trou laisse entrer la lumière et projette sur la paroi opposée une image renversée du dehors.

Le détail de ce principe de la camera obscura est expliqué à part, et notre guide resitue ce phénomène dans l'ensemble de la pratique du sténopé ; ici, on remonte le fil de ceux qui l'ont vu les premiers.

Un phénomène que l'on observe sans l'inventer

La première chose à comprendre, c'est qu'aucun atelier ni aucun bureau d'études n'a fabriqué la camera obscura un beau matin. Le phénomène existe partout où la lumière traverse une ouverture étroite, et il a sans doute été remarqué bien avant qu'on prenne la peine de l'écrire, sous un feuillage percé de trous ou dans une tente mal jointe.

C'est pourquoi la vraie question devient « qui l'a décrit, et qui a fini par l'expliquer ». Entre la simple constatation d'un effet curieux et la compréhension de sa cause, il y a tout un cheminement, et c'est ce cheminement qui distribue les rôles.

Les premières traces écrites dans l'Antiquité

On fait généralement remonter les plus anciennes mentions au Ve siècle avant notre ère. En Chine, le philosophe Mozi et son école évoquent une image inversée formée par la lumière passant à travers un petit orifice, ce qui constitue l'une des premières descriptions connues du phénomène.

Du côté grec, on attribue souvent à Aristote, au IVe siècle avant notre ère, l'observation d'images du soleil projetées au sol à travers les interstices d'un feuillage ou une petite ouverture. Il s'interroge sur ces taches lumineuses, sans pour autant en livrer une explication géométrique complète.

Ces témoignages comptent, car ils montrent que l'effet était connu très tôt et sur des continents différents. Mais ils restent des observations : on note que la chose se produit, on ne sait pas encore dire précisément pourquoi.

images du soleil projetées au sol à travers le feuillage, effet de chambre noire naturelle

Ibn al-Haytham et la première description rigoureuse

Le tournant vient autour de l'an mil avec le savant Ibn al-Haytham, connu en Europe sous le nom latinisé d'Alhazen. Dans son Traité d'optique, il étudie méthodiquement la lumière qui entre par une petite ouverture dans une pièce obscure et propose la première description scientifique du phénomène.

Son apport est moins d'avoir vu la chambre noire que de l'avoir expliquée, en s'appuyant sur l'idée que la lumière se propage en ligne droite, ce raisonnement qui fonde encore l'optique du sténopé. C'est ce passage de l'observation à la démonstration qui lui vaut sa place.

Lui attribuer l'invention de la camera obscura serait donc excessif, puisque Mozi et Aristote l'avaient évoquée bien avant lui. En revanche, c'est avec lui que la chambre noire cesse d'être une curiosité pour devenir un principe optique compris et reproductible.

schéma de la chambre noire d'Ibn al-Haytham, rayons rectilignes et image inversée

Pourquoi on ne peut pas désigner un seul inventeur

Si l'on devait répartir les mérites, on dirait que l'Antiquité a observé, qu'Alhazen a expliqué, et que la Renaissance a fait de la chambre noire un outil entre les mains des peintres et des dessinateurs, jusqu'à Léonard de Vinci. Le nom même de camera obscura lui est donné en 1604 par Johannes Kepler. Cet usage artistique de la camera obscura est une autre histoire, que nous traitons séparément.

Période Figure Apport
Ve siècle avant notre ère Mozi et son école Description de l'image inversée
IVe siècle avant notre ère Aristote Observation des images du soleil
Autour de l'an mil Ibn al-Haytham Explication scientifique
1604 Johannes Kepler Nom de camera obscura

Chacun a hérité de ses prédécesseurs et passé le relais aux suivants, si bien que la paternité se dilue dans une chaîne plutôt qu'elle ne se fixe sur un seul nom. C'est d'ailleurs le propre des grandes idées scientifiques, qui mûrissent par couches successives plus qu'elles ne jaillissent d'un éclair isolé.

Fixer cette image durablement supposera d'attendre la chimie du XIXe siècle, dernière étape d'une histoire de la chambre noire et du sténopé commencée en Chine et en Grèce.

De la chambre noire au sténopé d'aujourd'hui

Ce qui frappe, quand on déroule cette lignée, c'est que le principe n'a pas bougé d'un pouce depuis Mozi. Une enceinte fermée, un trou minuscule, une image renversée : les mêmes ingrédients traversent vingt-cinq siècles sans prendre une ride.

C'est exactement ce que vous tenez entre les mains avec un sténopé moderne, héritier direct de cette chambre noire que tant d'observateurs ont décrite avant nous. On peut d'ailleurs fabriquer une camera obscura de ses mains pour observer cette image projetée, ou passer directement au geste photographique avec un appareil sténopé Sténoflex.

Voir l'image se former dans la boîte, c'est refaire pour soi ce qui relie l'étonnement antique à la photographie.

Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation au sténopé et au développement argentique.

Un appareil Sténoflex noir tenu à deux mains devant un mur en pierre.

Le Sténoflex tenu en main.