Gravure montrant la chambre obscure portable décrite par Athanasius Kircher.

De la chambre noire à la première photographie

Écrit par Éric Marais

La photographie naît au XIXe siècle : Nicéphore Niépce fixe en 1827 la plus ancienne photographie conservée, le Point de vue du Gras, puis Louis Daguerre rend public le daguerréotype en 1839, tandis que William Henry Fox Talbot met au point un procédé à négatif papier.

Pendant des siècles, la chambre noire a su projeter une image vivante sur une paroi, fidèle et colorée, mais aussitôt évanouie dès que la lumière baissait, car personne ne savait encore la retenir.

Tout bascule au début du XIXe siècle, quand l'enjeu cesse d'être de regarder cette image pour devenir celui de la fixer, et c'est ce moment précis, le passage de la projection à l'enregistrement, que retrace cet article. Au départ de tout se trouve le principe du sténopé, une boîte noire percée d'un simple trou qui suffit à former une image.

Regarder une image ne suffit plus

La camera obscura ou la chambre noire, était connue et utilisée bien avant la photographie, principalement comme l'outil qui permettait de dessiner une scène projetée sur une feuille.

Son histoire s'étend des observations de l'Antiquité jusqu'aux appareils portatifs de la Renaissance. Il suffit ici de retenir qu'une chose, l'image existait déjà, lumineuse et précise au fond d'une boîte, mais elle restait suspendue à la présence de la lumière. Le geste manquant n'était donc pas optique mais chimique.

image projetée à l'envers sur la paroi d'une chambre noire à sténopé

Niépce et la plus ancienne photographie conservée

C'est un inventeur français, Nicéphore Niépce, qui réussit le premier à fixer durablement une image obtenue par la lumière, au terme de longues recherches sur des surfaces sensibles.

On date de 1827 la plus ancienne photographie conservée qui lui soit attribuée, connue sous le nom de Point de vue du Gras, une vue prise depuis une fenêtre de sa propriété.

Nicéphore Niépce a tout d'abord recouvert une plaque métallique de bitume de Judée, une substance qui durcit sous l’effet de la lumière. Placée dans une camera obscura et exposée pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours selon les sources, cette plaque lui a permis de fixer une image de la scène observée.

Malgré son manque de netteté, c'est cette image qui marque la première étape décisive de l’histoire de la photographie. L’image projetée dans la camera obscura peut désormais être conservée, même lorsque la lumière disparaît.

Vue de la fenêtre au Gras, héliographie de Nicéphore Niépce, 1827

Vue de la fenêtre au Gras, héliographie de Nicéphore Niépce, 1827. Source : Harry Ransom Center, université du Texas à Austin.

Une chambre noire à objectif et non un sténopé

Un point demande ici toute notre rigueur, car il est tentant mais faux de croire que cette première photographie est née d'un sténopé.

Niépce a travaillé avec une chambre noire munie d'un objectif, une lentille qui concentrait la lumière, et non avec un simple trou percé dans une paroi.

Le sténopé est bien l'ancêtre et le principe dont tout descend, puisque c'est lui qui établit qu'un appareil peut former une image sans rien d'autre que le passage de la lumière, mais il serait inexact de dire que la photographie est née d'un trou nu.

La photographie au sténopé au sens strict, c'est-à-dire faite sans aucune lentille, se développe plus tard, vers la fin du XIXe siècle, lorsque des praticiens explorent volontairement cette voie dépouillée. Le principe optique de ce trou, lui, est détaillé dans l'article sur le fonctionnement du sténopé. Le sténopé mini labo Sténoflex permet de vérifier tout cela par soi-même, avec la boîte, le papier et les bains fournis.

De Niépce à Daguerre et Talbot

Nicéphore Niépce ouvre la voie sans la mener à son terme. Son procédé reste trop lent et trop incertain pour se diffuser. C'est son associé Louis Daguerre qui met au point un procédé bien plus net et plus rapide, rendu public en 1839 sous le nom de daguerréotype.

En Angleterre presque au même moment, William Henry Fox Talbot travaille de son côté sur un procédé reposant sur un négatif papier, dont l'intérêt est qu'il permet de tirer plusieurs épreuves d'une même prise, là où le daguerréotype ne donnait qu'une image inversée et non reproductible.

Ces deux pistes, l'image unique très fine et le négatif reproductible, ouvrent la photographie telle qu'on la connaîtra ensuite, mais elles partagent la même origine, une chambre noire qui forme l'image, et une chimie qui la retient.

Ce que ce moment de bascule nous apprend

Le sténopé garde dans cette histoire une place à part, celle du principe nu et premier, antérieur à toute lentille, qui rappelle qu'une image peut se former avec presque rien.

Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation au sténopé et au développement argentique.

Schéma comparant chambre noire à objectif et sténopé sans lentille