Deux dessinateurs mesurent la perspective d’un luth dans une gravure d’Albrecht Dürer.

La camera obscura des peintres de la Renaissance

Écrit par Éric Marais

Les peintres se servent de la camera obscura pour dessiner dès la Renaissance : Léonard de Vinci la décrit dans ses carnets vers 1500, Giambattista della Porta la popularise en 1558, et l'on soupçonne Vermeer de l'avoir employée au XVIIe siècle, sans preuve. Bien avant qu'on sache fixer une image sur du papier, on savait déjà la projeter. Dans une pièce close et obscure percée d'un seul trou, le monde du dehors venait se dessiner à l'envers sur le mur d'en face, vivant, coloré, en mouvement. Les peintres de la Renaissance ont compris très tôt l'usage qu'ils pouvaient tirer de ce spectacle.

La camera obscura, la chambre noire, a longtemps été un instrument de dessin et d'étude avant de devenir l'ancêtre de l'appareil photographique, et c'est cette période des peintres, des carnets de Léonard aux ateliers du Siècle d'or, qui nous occupe ici.

Ce qu'est la camera obscura

L'expression est latine et signifie littéralement chambre obscure, c'est-à-dire une enceinte fermée et parfaitement noire, percée d'un petit trou par lequel la lumière du dehors entre pour projeter l'image de la scène extérieure sur la paroi opposée.

La camera obscura n'a pas de date d'invention : le phénomène est décrit dès le Ve siècle avant notre ère par Mozi en Chine, puis expliqué par Ibn al-Haytham vers l'an mil, bien avant la Renaissance. C'est exactement le principe qui anime aujourd'hui la photographie au sténopé, avec une boîte close percée d'un trou à la place de la pièce entière.

Schéma du principe de la camera obscura : image inversée projetée par un trou sur le mur du fond

Léonard de Vinci décrit le phénomène

Parmi les premiers à consigner soigneusement l'observation figure Léonard de Vinci, qui décrit la chambre noire dans ses carnets autour du tournant des XVe et XVIe siècles.

Sa description est remarquable parce qu'il ne se contente pas de noter le résultat : il rapproche le fonctionnement de la chambre noire de celui de l'œil humain, voyant dans l'un et dans l'autre la même lumière qui entre par une petite ouverture et forme une image renversée à l'intérieur.

Ce rapprochement a une portée considérable, car il fait de la camera obscura un modèle pour comprendre la vision elle-même, et pas seulement un curieux jeu d'optique. Léonard l'inscrit dans une réflexion plus large sur la lumière et l'ombre.

Un outil de dessin pour saisir la perspective

L'intérêt de l'instrument pour un peintre se comprend dès qu'on regarde ce qu'il met sous les yeux. Sur une feuille placée au fond de la chambre, le monde en trois dimensions se trouve déjà ramené à une surface plane, avec ses proportions justes et sa profondeur correctement rendue.

C'est précisément le problème que la Renaissance cherchait à résoudre. La perspective, cette construction qui donne l'illusion de la profondeur sur une surface plane, occupait les ateliers et les traités, et la camera obscura en offrait une démonstration immédiate.

On y observait comment les lignes parallèles semblent converger, comment les objets lointains diminuent, comment la lumière modèle les volumes. L'instrument ne remplaçait pas le savoir du peintre, mais il donnait à voir d'un coup ce que la géométrie démontrait pas à pas.

En 1558, Giambattista della Porta popularise ce dispositif dans sa Magie naturelle, au moment où il s'impose comme outil de dessin. Avec le temps, des versions plus maniables apparaissent. On perce le trou dans le volet d'une pièce, puis on fabrique des boîtes portatives, et l'ajout d'une lentille à la place du simple trou rend l'image plus lumineuse et plus précise.

Planche ancienne présentant une chambre obscure de dessin, son miroir, sa lentille et son support.

Chambre obscure de dessin, gravure de Defehrt d’après Louis-Jacques Goussier. Wellcome Collection, 33831i. Domaine public.

L'hypothèse Hockney et le débat sur Vermeer

Reste une question qui fait débat depuis longtemps et qu'il faut présenter comme telle : certains peintres se sont-ils servis de la chambre noire pour décalquer leurs compositions, et non plus seulement pour comprendre la perspective.

Le nom qui revient le plus souvent est celui de Johannes Vermeer, peintre hollandais du XVIIe siècle, dont les jeux de lumière, la précision des perspectives et certains effets optiques ont nourri l'hypothèse d'un recours à la camera obscura. L'idée apparaît dès le XIXe siècle, de façon marginale, et ne prend vraiment de l'ampleur qu'au XXe.

Elle a été relancée et popularisée au début des années 2000 par le peintre David Hockney, qui a soutenu, dans ce qu'on appelle parfois la thèse Hockney, que de nombreux maîtres anciens auraient employé des aides optiques bien plus tôt et plus largement qu'on ne le pensait.

Ce qu'on peut dire sans risque est plus mesuré : la camera obscura existait, les peintres la connaissaient, et il est plausible que certains s'en soient inspirés pour étudier la lumière et la composition. Savoir s'ils l'ont employée comme un calque reste une question ouverte.

La Jeune Fille à la perle, tableau de Johannes Vermeer, vers 1665.

Johannes Vermeer, La Jeune Fille à la perle, vers 1665. Mauritshuis, La Haye. Reproduction via Wikimedia Commons, domaine public.

Comprendre la lumière avant de la fixer

Au-delà des cas particuliers, l'apport de la camera obscura à la peinture tient à ce qu'elle a appris à regarder. En projetant la scène sur une surface plane, elle révélait comment la lumière se distribue, où naissent les ombres, comment les couleurs se modifient avec la distance. Les peintres y ont trouvé une école du regard, un moyen d'éprouver leurs intuitions sur la perspective et le modelé.

Il faut toutefois marquer une frontière nette. La camera obscura des peintres ne fixait rien : l'image était projetée, vue, éventuellement décalquée à la main, mais elle disparaissait dès qu'on fermait le trou ou que le jour baissait. Tout le travail de la fixer durablement viendra plus tard, au XIXe siècle, et appartient à l'histoire de l'invention de la photographie.

La chambre noire des ateliers de la Renaissance précède la photographie, et elle en pose déjà le geste fondateur, à savoir faire entrer le monde par un trou pour le déposer sur une surface, un épisode de la longue histoire du sténopé.

Quatre siècles plus tard, fabriquer soi-même une chambre noire à sténopé reste le moyen le plus direct de retrouver ce que voyaient ces peintres : la même image inversée, la même lumière qui se pose au fond d'une boîte. Le Sténoflex en propose une version prête à l'usage, héritière directe de ce principe ancien.

Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation au sténopé et au développement argentique.