On reconnaît une image au sténopé presque sans réfléchir, parce qu'elle ne ressemble à aucune photo ordinaire et porte en elle quelque chose de doux et de lointain. Ce rendu si particulier n'est ni un hasard ni un défaut, il vient directement de l'absence d'objectif, et c'est ce mélange de signes que l'on appelle l'effet sténopé. Avant de regarder chaque trait de près, le guide du sténopé en pose les bases.
Un flou doux qui enveloppe l'image
Cette page explique d'où vient l'effet sténopé, trait par trait : la douceur, la profondeur de champ, le vignettage et la trace du temps.
Le premier trait qui saute aux yeux est cette douceur générale, ce flou léger qui adoucit tous les contours sans jamais brouiller la lecture de l'image. Rien n'est tranchant, tout semble dessiné au crayon plutôt que tracé au rasoir.
Cela tient à la nature même du procédé : faute d'objectif pour concentrer les rayons, le trou laisse la lumière entrer telle quelle, si bien qu'aucun point de la scène n'est jamais parfaitement net. La diffraction y ajoute sa part : en passant par une ouverture très étroite, la lumière s'étale légèrement, d'autant plus que le trou est petit, ce qui interdit de gagner en netteté en réduisant le trou à l'infini. La mécanique optique complète relève du fonctionnement du sténopé, mais ce qui compte ici est que cette douceur n'est pas un défaut de mise au point, c'est une qualité homogène qui donne à la photo cette impression de souvenir plus que de constat.

Pourquoi le vignettage assombrit les coins
Regardez une photo au sténopé et vos yeux glissent presque toujours vers le centre, attirés par une luminosité qui s'éteint doucement vers les bords. Les coins sont plus sombres, parfois nettement, et ce halo qui referme l'image porte un nom, le vignettage.
Il naît de la géométrie de la boîte, la lumière qui atteint les angles arrivant plus faible sur le papier que celle qui frappe le centre. Loin de gêner, ce vignettage participe pleinement au charme du rendu, puisqu'il concentre le regard, cerne le sujet et donne à l'ensemble une allure de vieille photographie retrouvée au fond d'un tiroir.

Une profondeur de champ presque infinie
Sur une image au sténopé, le brin d'herbe au premier plan et la colline à l'horizon sont rendus avec la même approximation, ni l'un ni l'autre vraiment net, mais aucun franchement flou non plus. Il n'y a pas de plan de mise au point, et c'est ce qu'on appelle une profondeur de champ presque infinie, le terme qui désigne la zone de netteté d'une image.
Là où un objectif vous oblige à choisir où placer la netteté et rejette le reste dans ces arrière-plans fondus que l'on voit partout, le sténopé ignore ce choix : tout est sur le même plan, et l'œil circule librement dans l'image sans qu'on lui désigne où regarder. Cette égalité de traitement donne aux paysages au sténopé une présence étrange, où le proche et le lointain cohabitent dans une même étoffe.

Déformations et perspective du sténopé
Selon la forme de la chambre, l'image peut aussi présenter de légères déformations, des lignes qui s'incurvent, une perspective qui s'étire vers les bords, car une boîte large et peu profonde donne un angle de vue généreux qui exagère les distances. Ces écarts par rapport à la géométrie d'un appareil classique ne sont pas une erreur mais une signature, et c'est l'une des raisons pour lesquelles deux sténopés ne donnent jamais tout à fait la même image.
L'angle de champ dépend de la distance entre le trou et le papier : plus le trou est proche du papier, dans une boîte peu profonde, plus l'angle est large, tandis qu'une boîte profonde resserre le cadrage.
Plus le trou est proche du papier, plus l'angle est large et la perspective s'étire vers les bords.
Quand les poses longues laissent des filés
Faute d'objectif, le sténopé laisse passer peu de lumière et impose des temps de pose qui se comptent en secondes, en minutes, parfois davantage, et cette lenteur transforme tout ce qui bouge. Pendant que l'obturateur reste ouvert, l'eau d'une rivière se lisse en une nappe soyeuse, les nuages s'étirent, et un passant qui ne s'arrête pas finit par s'effacer comme un fantôme.
Ce sont les filés, ces traces du mouvement enregistrées sur toute la durée de la pose. L'appareil n'enregistre plus un instant mais une tranche de temps, et c'est sans doute le trait le plus poétique de l'effet sténopé.

Le grain et pourquoi ce rendu est recherché
À ces traits s'ajoute souvent un grain visible qui tient au papier employé et à sa faible sensibilité, si bien que l'image garde une texture et une présence physique, loin du lissé clinique du numérique.
Sur papier, l'image au sténopé garde un grain et une texture que le numérique a appris à lisser.
Le filtre sténopé numérique ne fait pas illusion
On trouve aujourd'hui des filtres dits sténopé dans les applications de retouche, qui ajoutent en un geste du flou et des coins sombres à une photo prise au téléphone. Le résultat évoque l'effet de loin, mais il ne tient pas à l'examen, parce qu'il ne fait qu'habiller une image déjà nette et déjà figée sur un instant.
Le vrai procédé donne autre chose, car la douceur y est dans la lumière elle-même et non posée par-dessus, la profondeur de champ infinie naît de l'absence de lentille, et surtout les filés viennent d'un temps réellement écoulé devant la boîte. La différence entre les deux mondes est détaillée dans le sténopé sur un appareil numérique.
Le filtre habille une image figée ; le sténopé enregistre le temps qui passe devant la boîte.
Voir l'effet de vos propres yeux
La meilleure façon de comprendre cet effet reste de le produire soi-même, de voir apparaître dans le bain de révélateur une image douce, vignettée, traversée par les filés. Le kit Sténoflex, conçu en France en 2009 pour l'initiation, réunit la chambre noire à sténopé, le papier et la chimie pour obtenir ce rendu en une séance.
L'effet sténopé ne se résume pas à un flou ou à des coins sombres, c'est l'ensemble qui fait l'image, et c'est en la voyant naître entre vos mains qu'on saisit pourquoi ce rendu n'a jamais cessé de toucher.
Un tirage au sténopé qui naît dans le bain de révélateur, sous la lumière rouge du laboratoire : la douceur et les coins assombris apparaissent avec l'image.
Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation au sténopé et au développement argentique.


