Choisissez le numérique pour saisir vite et net la vie qui passe, et le sténopé si vous voulez ralentir, poser des secondes ou des minutes et fabriquer l'image de bout en bout : aucun des deux ne remplace l'autre.
La question revient souvent, rarement posée de manière neutre : le sténopé contre le numérique, comme s'il fallait trancher, comme si l'un devait l'emporter. Ce sont deux façons d'aborder la même chose, faire une image, mais avec un rapport au temps si différent qu'on a du mal à croire qu'il s'agit du même geste.
Si le procédé lui-même vous intrigue encore, le guide complet du sténopé en pose les bases.
Ce que le numérique fait merveilleusement bien
Autant le dire d'emblée, car ce serait malhonnête de le passer sous silence : un appareil photo numérique est un outil extraordinaire, et sur son terrain il n'a aucun rival.
Il est instantané, il fige le mouvement au millième de seconde, il rend une netteté que le sténopé ne pourra jamais approcher, et il vous donne mille images sans rien coûter de plus que de l'électricité. L'exposition se règle seule, vous voyez le résultat aussitôt à l'écran et vous recommencez si ça ne va pas. C'est rapide, fiable, abondant, et pour une grande part de ce qu'on photographie au quotidien, c'est exactement ce qu'il faut.
Pour un enfant qui court, un plat avant qu'il refroidisse, un souvenir attrapé sans y penser, le numérique gagne sans discussion et le sténopé serait même un mauvais choix. Le reconnaître n'enlève rien au sténopé, au contraire, ça aide à comprendre pourquoi on s'y intéresse encore.
Ce que le sténopé fait que le numérique ne donne pas
Le sténopé prend tout le contre-pied. Il est lent là où l'autre est immédiat, doux là où l'autre est net, unique là où l'autre est infini, manuel là où l'autre est automatique.
Faute d'objectif, le trou ne fait pas converger la lumière mais la filtre par sa petitesse, ce qui donne une image enveloppée d'un flou léger et une profondeur de champ presque infinie où le premier plan et l'horizon sont rendus avec la même approximation.
Aucune optique numérique ne reproduit vraiment ce rendu, parce qu'il ne vient pas d'un réglage mais de l'absence de lentille, et tout ce qui fait l'effet sténopé, du vignettage aux filés des poses longues, découle de cette même cause.
Le temps de pose change tout
Là où le numérique expose au millième de seconde, le sténopé pose pendant des secondes, des minutes, parfois davantage, et cette lenteur forme le cœur même du procédé. L'appareil n'enregistre plus un instant, il enregistre une durée : les nuages s'étirent, l'eau devient soie, un passant qui ne s'arrête pas finit par disparaître de l'image. Vous ne photographiez plus une scène, vous photographiez le passage du temps sur cette scène.
Reste enfin le geste. Avec le sténopé, vous calez la boîte, vous estimez la lumière, vous ouvrez, vous attendez, puis vous développez vous-même dans les bains et l'image apparaît sous vos yeux. Rien n'est automatique, tout est entre vos mains, et l'image obtenue est unique, faite à la main de bout en bout.

Deux rapports au temps plutôt qu'un gagnant
C'est là que la comparaison cesse d'être un duel. Le numérique vous donne le résultat tout de suite et vous en redemande, le sténopé vous fait attendre et vous oblige au ralenti, et ces deux logiques ne mesurent pas la même chose.
L'un cherche l'efficacité, l'image parfaite au moindre effort, et il y excelle. L'autre cherche l'attente, la part de hasard, la surprise de découvrir ce que la lumière a déposé pendant ces longues secondes où vous ne voyiez rien.
Aucun des deux n'est supérieur. Ils répondent à des envies différentes, et beaucoup de photographes pratiquent les deux sans y voir la moindre contradiction.
Faire du sténopé sur un appareil numérique
D'ailleurs, les deux mondes ne sont pas étanches, et c'est une bonne nouvelle si vous possédez déjà un boîtier. On peut retirer l'objectif d'un reflex ou d'un hybride et le remplacer par un bouchon percé d'un sténopé, et vous obtenez alors la douceur et la profondeur de champ infinie du procédé sur un capteur numérique, avec le confort de l'aperçu immédiat en prime.
Pour le fabriquer, on perce le centre d'un bouchon de boîtier d'un trou de cinq à dix millimètres, puis on colle côté intérieur un carré d'aluminium fin percé à l'aiguille, à moins d'acheter un bouchon déjà percé pour sa monture. Sur capteur, la pose va de la fraction de seconde en plein soleil à plusieurs secondes en intérieur, et l'on peut monter les ISO pour la raccourcir.
Le sténopé sur appareil numérique a sa marche à suivre et ses limites : c'est un bon moyen de goûter au rendu sans toucher à la chimie, même si l'on y perd la longue pose argentique et le geste du développement.

Lequel choisir selon ce que vous cherchez
Si votre besoin est de documenter la vie qui passe, vite et sûrement, restez au numérique, c'est l'outil juste et le sténopé ne vous apporterait qu'une frustration. Si vous êtes un photographe argentique avancé en quête de très grand format et de piqué maîtrisé, le sténopé n'est pas non plus votre terrain.
Mais si vous sentez que la photo est devenue trop facile, trop rapide, trop sûre, et que vous avez envie de ralentir, de fabriquer l'image plutôt que de la capturer, de retrouver l'attente et la surprise, alors le sténopé vous offrira exactement ce que le numérique a cessé de vous donner. Le sténopé propose un autre rapport au temps et à la lumière.
Pour franchir le pas sans buter sur la chimie d'emblée, le kit Sténoflex réunit dans une boîte la chambre noire à sténopé, le papier, le révélateur, le fixateur, le filtre rouge et la table d'exposition, de quoi faire ses premières images de la prise de vue au tirage.
Conçu en France en 2009 pour l'initiation, c'est l'outil que nous employons en atelier pour faire passer une première photo en une séance. Si vous comparez plusieurs kits de sténopé avant de vous décider, prenez les critères un à un.
Deux façons de voir le monde
Le numérique fige l'instant, net et infini, le sténopé enregistre la durée, douce et unique, et aucun des deux ne remplace l'autre. L'un capture le monde tel qu'il est, l'autre garde la trace du temps qui passe dessus.
Le sténopé ne vous fera pas faire de meilleures photos que votre appareil numérique. Il vous fera faire d'autres photos, et c'est souvent pour ça qu'on y revient.
Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation au sténopé et au développement argentique.



