John Herschel, astronome et chimiste anglais, invente le cyanotype en 1842 pour copier ses notes et ses calculs, en associant deux sels de fer qui virent au bleu de Prusse à la lumière. On présente souvent le cyanotype comme un procédé d'artiste, et l'on oublie qu'il doit son existence à un savant anglais qui cherchait surtout un moyen commode de garder une trace de ses calculs.
John Herschel a mis au point ce bleu en 1842, presque en marge de ses recherches sur la lumière, et c'est cette origine scientifique qui explique tant de choses dans le caractère du procédé.
Un astronome passionné par la lumière
John Herschel était d'abord un astronome, fils d'une famille déjà célèbre pour ses travaux sur le ciel, et un esprit que la chimie et l'optique passionnaient autant que les étoiles. Au début du dix-neuvième siècle, il observe les corps célestes, cartographie le ciel de l'hémisphère sud, et s'intéresse de près à la nature de la lumière et à son action sur les substances. C'est cette curiosité pour les réactions provoquées par le rayonnement qui le conduit, par un long détour, vers les sels de fer.
On lui doit d'ailleurs un vocabulaire que la photographie naissante allait adopter, puisqu'il contribue à fixer l'usage des mots photographie, négatif et positif. Herschel appartient à cette génération de savants pour qui une découverte chimique n'avait d'intérêt que si elle servait à observer, à mesurer ou à conserver. Le cyanotype naît dans cet état d'esprit, comme un outil avant d'être un art.
Herschel a aussi donné à la photographie son fixateur. Dès 1819, il observe que l'hyposulfite de soude, notre thiosulfate de sodium, dissout les sels d'argent, et il le propose en 1839 pour rendre les images stables à la lumière.
Les fixateurs photographiques reposent toujours sur ce principe, comme on le voit en développant une photo au sténopé. Outre le cyanotype, on doit donc à Herschel le fixateur au thiosulfate de sodium et une part du vocabulaire photographique, photographie, négatif et positif.
Copier ses notes plutôt que faire des images
L'intention première de Herschel n'était pas de produire des photographies au sens où nous l'entendons. Il cherchait un moyen simple de reproduire ses propres documents, croquis et calculs, sans les recopier à la main.
Le procédé qu'il met au point répond exactement à ce besoin, car il suffit de poser une feuille translucide sur un papier sensibilisé, d'exposer le tout au soleil, puis de rincer à l'eau pour obtenir une copie fidèle.
Cette finalité explique le rendu si particulier du cyanotype, des lignes claires sur un fond bleu uni, parfaitement lisible pour un trait ou une écriture. Là où la lumière atteint le papier, le bleu se forme ; là où le tracé fait écran, le papier reste pâle.
C'est le principe même du tirage par contact, et c'est aussi pourquoi le procédé a d'abord servi à dupliquer des pages plutôt qu'à composer des images. Chimiquement, cette réaction repose sur deux sels de fer qui virent au bleu de Prusse sous les ultraviolets.
Le tracé fait écran à la lumière : la copie montre des lignes claires sur un fond bleu uni.
Du laboratoire au monde des ingénieurs
Ce que Herschel avait conçu pour son usage personnel allait connaître une seconde vie, bien plus longue et bien plus large, dans le monde technique. Le procédé devient au fil des décennies le moyen privilégié de reproduire les plans d'architectes et d'ingénieurs, sous le nom de blueprint en anglais, ces fameux plans aux traits blancs sur fond bleu que l'on a longtemps associés à la construction et à l'industrie.
Le mot anglais a même fini par désigner, dans l'usage courant, n'importe quel plan détaillé ou schéma directeur, preuve du succès durable de l'invention. Pendant plus d'un siècle, copier un plan voulait dire en tirer un cyanotype, car aucune méthode n'était aussi économique pour reproduire un grand format à l'identique.
Cette filiation entre le geste de Herschel et la copie technique se retrouve dans la distinction entre cyanographie et cyanotype, où le même procédé porte deux noms selon qu'on l'emploie pour reproduire ou pour créer.
Anonyme, projet de carrosserie automobile (Ontwerp voor een auto), vers 1920-1930, cyanotype. Rijksmuseum, Amsterdam, RP-F-2018-33-2. Domaine public.
Pourquoi son nom reste attaché au procédé
Si l'on retient aujourd'hui le nom de Herschel, c'est parce qu'il est bien l'auteur de la chimie du cyanotype, celui qui a identifié et assemblé les sels de fer sensibles à la lumière qui en font la singularité. C'est lui aussi qui forge le terme, à partir du grec, où la racine du bleu sombre se mêle à celle de l'empreinte.
Il faut toutefois rendre justice à la mesure des choses, car Herschel n'a pas cherché à faire de son invention un médium artistique. Cette intuition viendra d'ailleurs, et notamment de la botaniste Anna Atkins qui, dès les années qui suivent, applique le procédé au relevé des plantes et en tire un livre entier d'images.
Mais le geste fondateur, la formule et le nom, lui reviennent, et c'est à ce titre qu'on le considère généralement comme l'inventeur du cyanotype.

John F. W. Herschel, première page de On the Action of the Rays of the Solar Spectrum on Vegetable Colours, and on Some New Photographic Processes, 1842, p. 181. Philosophical Transactions of the Royal Society of London, via JSTOR et Internet Archive. Domaine public. Crédit : Royal Society of London · scan JSTOR / Internet Archive.
Un héritage toujours vivant
Le procédé que pratiquent les amateurs d'aujourd'hui ressemble étonnamment à celui de 1842, comme on le vérifie en atelier à chaque séance :
- les sels n'ont pas changé ;
- le soleil reste la source de lumière ;
- l'eau du robinet suffit toujours à révéler l'image.
Herschel n'aurait sans doute pas imaginé que sa méthode de copie servirait un jour à imprimer des fougères, des portraits ou des motifs sur le tissu, et c'est pourtant la même chimie qui opère. Pour essayer le procédé, le kit cyanotype Stenoflex réunit les deux sels de fer, le papier aquarelle et les pipettes.
Comprendre d'où vient le cyanotype change la manière de le pratiquer, car on mesure mieux la simplicité d'un geste vieux de près de deux siècles. L'histoire du cyanotype replace cette invention de Herschel dans une chronologie plus large, des premiers plans d'ingénieurs jusqu'aux usages contemporains.
Ferricyanure de potassium et citrate ferrique d'ammonium : les deux sels de fer du kit cyanotype Sténoflex sont ceux de la recette de Herschel.
Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation à la photographie alternative, du sténopé au cyanotype.


