Le titre de première femme photographe, souvent donné à Anna Atkins, reste discuté : ce qui est établi, c'est qu'elle est l'autrice du premier livre illustré de photographies, Photographs of British Algae, commencé en 1843.
Le nom d'Anna Atkins revient presque toujours accompagné de la même formule, la première femme photographe, comme si le titre allait de soi. Il décrit pourtant une réalité plus nuancée qu'il n'y paraît, car tout dépend de ce que l'on entend par photographe et de la date à laquelle on fixe le début de la photographie.
Cette page regarde précisément cette question de statut, ni la vie d'Anna Atkins ni son livre en eux-mêmes, mais ce que recouvre l'expression et ce qu'elle a réellement de solide.
Elle prolonge le portrait plus complet de la botaniste qui se trouve du côté d'Anna Atkins et le cyanotype, et s'inscrit dans la grande histoire du cyanotype. Si le procédé bleu vous est encore peu familier, le guide complet du cyanotype en pose les bases.
Ce qu'Anna Atkins a indéniablement accompli
Un fait ne souffre guère de discussion. Anna Atkins applique le cyanotype, tout juste inventé par John Herschel en 1842, à la botanique dès l'année suivante, et elle réunit ses planches d'algues dans un ouvrage intitulé Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions.
Ce livre est très souvent cité comme le premier ouvrage illustré de photographies, diffusé en partie auprès de ses correspondants scientifiques. Le Jardin botanique royal d'Édimbourg précise qu'il parut en trois volumes, publiés par parties entre 1843 et 1853.
Si elle a choisi les algues, c'est qu'en naturaliste elle cherchait à représenter ses spécimens avec exactitude, et que leurs formes fines, transparentes et ramifiées résistaient au dessin, là où le cyanotype par contact les enregistrait fidèlement.
C'est ce statut-là qui est le plus solide et le mieux documenté. Avant elle, des images photographiques existent déjà, mais réunir un corpus d'images obtenues par un procédé photographique dans un livre relevait d'une démarche neuve, et c'est une femme qui la mène.
Ce qui rend ce premier rang défendable tient à la cohérence de l'objet plutôt qu'à une simple antériorité de date.
Anna Atkins ne se contente pas de glisser quelques épreuves dans un livre par ailleurs gravé ou lithographié, elle conçoit un ensemble où chaque planche est une image cyanotype, où le texte lui-même est tracé par contact à la main, de sorte que le volume entier sort du même geste photographique.
C'est cette unité du procédé, page après page, qui fait dire aux historiens qu'il s'agit du premier livre entièrement illustré de photographies, et non d'un livre orné de photographies parmi d'autres techniques.

Anna Atkins, Ulva lactuca, vers 1853, cyanotype. The Metropolitan Museum of Art, 2005.100.557 (142). Domaine public. Crédit : The Metropolitan Museum of Art · Gilman Collection.
Pourquoi le titre de première femme photographe demande prudence
La difficulté tient au mot photographe, qui n'a pas une définition unique. La photographie naît au tournant des années 1839, avec le daguerréotype et les premiers procédés sur papier, et plusieurs femmes manipulent un appareil ou réalisent des images dans ces toutes premières années, parfois sans laisser de trace durable ni de nom attaché à leurs essais.
Les archives de cette première décennie sont lacunaires, beaucoup d'épreuves ont disparu ou circulaient sans signature, si bien que l'idée d'une toute première reste largement tributaire de ce qui a survécu et de ce que l'on a pris soin de conserver.
Selon que l'on compte la première à publier un livre de photographies, la première à exposer une plante sur un support sensible ou la première à tenir un appareil, la réponse change.
Anna Atkins travaille d'ailleurs par contact, sans objectif ni chambre noire, en posant simplement ses algues séchées sur un papier sensibilisé qu'elle expose au soleil, ce qui éloigne sa pratique de l'idée que l'on se fait spontanément d'une photographe au sens courant. Pour essayer le procédé, le kit cyanotype Stenoflex réunit les deux sels de fer, le papier aquarelle et les pipettes.
L'expression première femme photographe relève donc moins d'un fait établi que d'un raccourci commode, vrai dans un sens précis, discutable dans l'absolu. La formule la plus prudente, et celle que retiennent généralement les historiens, la présente comme l'autrice du premier livre illustré de photographies, ce qui reste un titre considérable sans rien lui prêter d'invérifiable.
Anna Atkins, Polysiphonia violacea, vers 1853, cyanotype. The Metropolitan Museum of Art, 2005.100.557 (12). Domaine public.
Une figure pionnière par-delà le titre
Le statut exact importe finalement moins que ce qu'il dit d'une époque. Anna Atkins (1799-1871) occupe une place rare dans la science et l'image de son temps, à une période où les femmes accédaient peu aux travaux savants publiés, et son œuvre lie pour la première fois de façon aussi nette la botanique, l'imprimé et un procédé photographique naissant.
C'est sans doute là sa singularité profonde, plus que la course au premier rang. Que d'autres femmes aient tenu un appareil avant elle n'enlève rien à la portée de son livre, qui demeure un jalon que l'on cite encore près de deux siècles plus tard, et que l'histoire du cyanotype place au tout début de l'aventure du bleu.
Lui retirer le titre absolu de première femme photographe ne la diminue donc en rien, cela rend simplement justice à une réalité plus riche et moins tranchée que la formule consacrée.
Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation à la photographie alternative, du sténopé au cyanotype.


