Un livre tout entier composé d'images bleues, sans une seule photographie au sens où on l'entend aujourd'hui, et pourtant souvent cité comme le premier ouvrage illustré de photographies. C'est le statut singulier de Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions, qu'Anna Atkins commence à produire à partir de 1843, quelques mois à peine après que John Herschel eut mis au point le cyanotype.
Cette page reste sur le livre lui-même, son contenu et sa portée, et non sur le parcours de sa créatrice, raconté du côté d'Anna Atkins et le cyanotype. Pour resituer le procédé bleu qu'elle emploie, le guide pas à pas du cyanotype en rappelle le principe, et l'histoire du cyanotype en retrace le fil plus large.
Un livre fait de cyanotypes et non d'impressions
La particularité de l'ouvrage tient à sa fabrication. Chaque planche est un cyanotype réalisé à la main, sans gravure ni impression typographique, et même le texte, les légendes et les titres sont obtenus par ce procédé, écrits à la main sur un calque posé sur le papier sensible puis insolés au soleil. Le livre est donc bleu de bout en bout, image et mots confondus dans la même chimie du fer.
Anna Atkins procède par contact, en posant directement l'algue séchée sur la feuille préparée aux deux sels de fer, exactement comme on réalise aujourd'hui un cyanotype végétal. L'algue arrête la lumière là où elle se trouve, le reste de la feuille vire au bleu de Prusse sous les ultraviolets, et il en reste une silhouette blanche précise sur fond bleu, le négatif exact du spécimen.
Le texte comme l'algue s'impriment par contact : le livre est bleu de bout en bout.
Des algues et seulement des algues
Le sujet du livre est entièrement botanique, et plus précisément algologique. Atkins recense les algues des côtes britanniques, un groupe alors difficile à représenter par le dessin tant les formes sont fines, transparentes et ramifiées. Le cyanotype par contact résout ce problème d'un coup, car il enregistre la dentelle d'une fronde ou la finesse d'un filament avec une fidélité que la main du dessinateur peinait à atteindre.
L'ouvrage ne paraît pas d'un seul tenant. Atkins le diffuse par fascicules à partir de 1843 et continue de l'enrichir pendant une dizaine d'années, en complétant ses planches au fil de ses récoltes. Le tirage reste confidentiel, quelques exemplaires seulement, chacun assemblé image par image, ce qui explique la rareté des volumes conservés aujourd'hui dans les grandes collections.

Anna Atkins, Laminaria saccharina, vers 1853, cyanotype tiré de Photographs of British Algae. The Metropolitan Museum of Art, 2005.100.557 (11). Domaine public. Crédit : The Metropolitan Museum of Art · Gilman Collection.
Pourquoi on le cite comme le premier livre de photographies
La formule mérite d'être posée avec prudence, car on le présente généralement comme le premier livre illustré de photographies plutôt que comme un fait tranché. Ce qui le distingue, c'est que l'image y est obtenue par l'action de la lumière sur un support sensible, et non par un procédé de gravure traditionnel, et qu'elle constitue le contenu même de l'ouvrage et non un ornement ajouté.
D'autres travaux photographiques circulent à la même période, et la notion de premier dépend de ce que l'on accepte d'appeler un livre et une photographie, comme l'expose la question de savoir si Atkins fut aussi la première femme photographe. Le cyanotype d'Atkins est un photogramme, une empreinte de lumière sans appareil, ce qui n'enlève rien à sa nature photographique au sens chimique du terme. C'est cette antériorité, dans un objet relié et diffusé, qui fonde sa réputation.
Anna Atkins, Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions, page d'introduction, vers 1853, cyanotype. The Metropolitan Museum of Art, 2005.100.557 (5). Domaine public.
Ce que l'ouvrage laisse derrière lui
La portée du livre dépasse de loin la botanique. Atkins y montre qu'un procédé de copie technique, conçu par Herschel pour reproduire des notes, peut devenir un outil d'enregistrement scientifique précis et un objet à part entière, où la beauté du bleu sert l'exactitude du relevé. Le cyanotype y trouve l'un de ses premiers usages aboutis, bien avant sa longue carrière dans les plans d'architectes.
L'ouvrage reste aussi une référence pour qui travaille les plantes au cyanotype aujourd'hui, car il fixe une grammaire encore valable, celle du contact direct, du spécimen bien séché et de la silhouette nette sur fond bleu, que l'on retrouve dans tout herbier en cyanotype contemporain. Près de deux siècles plus tard, le geste d'Atkins reste le même que celui de l'atelier.
Refaire aujourd'hui une planche dans l'esprit de Photographs of British Algae ne demande rien de plus que le procédé d'origine, deux sels de fer, du soleil et un végétal posé sur le papier.
Le kit cyanotype Stenoflex réunit le ferricyanure, le citrate ferrique et le papier nécessaires à ce type d'empreinte botanique, pour retrouver le même bleu que celui des algues d'Atkins. Le ferricyanure est peu toxique aux doses du procédé, mais peut libérer du cyanure au contact d'un acide ou sous les UV en solution. Manipulez les solutions avec des gants, dans une pièce aérée.
Le même geste qu'au XIXe siècle : un spécimen bien séché posé sur le papier sensible, puis le soleil.
Image d'en-tête : page de titre de Photographs of British Algae: Cyanotype Impressions, Anna Atkins (1843). The Metropolitan Museum of Art, domaine public.
Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation à la photographie alternative, du sténopé au cyanotype.


