Détail macro du bleu de Prusse profond naissant dans la fibre d'une épreuve cyanotype

Pourquoi un cyanotype est bleu et d'où vient cette couleur

Écrit par Éric Marais

Le bleu du cyanotype frappe par sa profondeur, ce bleu sombre et un peu nocturne qui ne ressemble à aucune teinture d'imprimerie. Beaucoup pensent qu'on l'ajoute, qu'il s'agit d'un colorant déposé sur le papier. La couleur n'est pourtant jamais appliquée, elle naît dans la fibre au moment où la lumière agit, et son nom dit déjà beaucoup, c'est le bleu de Prusse.

Comprendre pourquoi le tirage vire à ce bleu précis, et pas au vert ou au brun, c'est saisir ce qui distingue ce procédé des autres procédés alternatifs.

La couleur est la signature chimique du cyanotype, au point que le mot lui-même vient du grec kuanos, ce bleu sombre. Pour replacer cette couleur dans l'ensemble du procédé, du tracé sensible au tirage fini, le guide du cyanotype sert de fil conducteur.

Le bleu de Prusse est un pigment et non une teinture

Le composé qui colore un cyanotype porte un nom de chimiste, le ferrocyanure ferrique, et un nom d'atelier bien plus ancien, le bleu de Prusse. C'est un pigment, c'est-à-dire une matière colorée solide et insoluble, à la différence d'une teinture qui se dissout et imprègne. Cette distinction n'est pas un détail, elle explique presque tout du comportement d'un tirage.

Une teinture colore en pénétrant la fibre, mais elle peut repartir au lavage, pâlir, migrer. Un pigment reste là où il s'est formé, accroché à la matière sans s'y dissoudre. Le bleu de Prusse appartient à cette seconde famille, et c'est pour cela qu'on peut rincer un cyanotype longuement à l'eau claire sans laver le bleu, alors même que le rinçage emporte tout le reste.

Ce pigment a une histoire bien antérieure à la photographie. Il apparaît à Berlin au début du dix-huitième siècle, premier bleu synthétique stable de l'histoire des couleurs, et il gagne aussitôt les ateliers de peinture où il remplace des bleus rares et coûteux. Quand le cyanotype naît, plus d'un siècle plus tard, il ne fait que produire ce vieux pigment par un chemin nouveau, celui de la lumière.

Une loupe montre le bord fibreux et le bleu d’un cyanotype sec.

Le bleu se forme dans les fibres du support ; ce gros plan illustre la matière d’un tirage sec.

Pourquoi cette couleur et pas une autre

Le bleu vient de la rencontre de deux sels de fer que l'on mélange juste avant l'usage, le citrate d'ammonium ferrique et le ferricyanure de potassium. Tant qu'ils restent à l'ombre, rien ne se passe et le papier garde sa teinte jaune-vert un peu terne.

C'est la lumière ultraviolette qui déclenche la couleur. Le ferricyanure est peu toxique aux doses du procédé, mais peut libérer du cyanure au contact d'un acide ou sous les UV en solution.

Sous l'effet des UV du soleil, le fer change d'état. Le fer au degré d'oxydation III est réduit en fer II, qui réagit alors avec le ferricyanure pour former le bleu de Prusse. La couleur n'est donc pas posée sur le papier, elle se construit dans la fibre, molécule par molécule, là où les rayons ont frappé.

Ce bleu intense tient à la structure même du pigment. Dans le bleu de Prusse, le fer existe simultanément sous deux états d'oxydation, et c'est ce voisinage de deux formes de fer qui absorbe la lumière rouge et orange et ne renvoie que le bleu profond que l'œil perçoit.

Aucune autre teinte n'est possible avec ces deux sels précis, le bleu est inscrit dans la chimie du procédé et non choisi par le praticien. Le mécanisme complet, du fer sensible à l'image révélée, est détaillé dans la page qui explique comment fonctionne le cyanotype.

Un bleu insoluble qui fait tenir l'image

L'insolubilité du bleu de Prusse n'est pas qu'une curiosité, elle est ce qui rend l'image possible. Pendant l'insolation, le pigment se forme là où la lumière passe et nulle part ailleurs. Là où un négatif sombre ou un objet opaque a fait écran, les sels de fer restent intacts et solubles.

Le rinçage à l'eau claire joue alors sur ce contraste. Il emporte les sels non transformés, qui teintent l'eau de jaune et laissent le papier blanc dans les zones protégées, et il laisse en place le bleu de Prusse insoluble qui dessine l'image. Sans cette différence de solubilité entre le pigment formé et les sels de départ, il n'y aurait pas de dessin, juste une feuille uniformément teintée.

  • Dans les zones protégées de la lumière, les sels restent solubles et partent au rinçage.
  • Dans les zones insolées, le bleu de Prusse est insoluble et reste en place.

Le bleu se densifie d'ailleurs après le rinçage, en séchant. Une image qui paraît pâle en sortant de l'eau fonce souvent dans les heures qui suivent, à mesure que le pigment s'oxyde et prend toute sa densité. Un tirage qui reste durablement délavé tient en général à une cause antérieure, l'insolation ou le papier.

Un pigment stable que l'on retrouve même en médecine

La stabilité du bleu de Prusse explique pourquoi un cyanotype bien rincé et bien séché traverse les années sans virer. Le pigment résiste à l'eau, ne se dissout pas, et ne craint guère que la lumière directe prolongée et l'humidité, contre lesquelles toute conservation d'image se protège de toute façon.

Cette stabilité dépasse même le cadre de la photographie. Le bleu de Prusse est si inerte et si peu disponible chimiquement qu'il est utilisé en médecine, sous une forme purifiée, comme antidote dans certaines intoxications aux métaux lourds. Le pigment qui colore un tirage d'atelier appartient ainsi à une famille de composés réputés pour leur tenue, ce qui rassure quant à la longévité d'une œuvre.

Le ferrocyanure ferrique ne doit pas non plus être confondu avec le ferricyanure libre que l'on manipule au départ. Le mot peut inquiéter, mais une fois le pigment formé, le fer enferme étroitement les groupes cyano et le composé reste très stable. Les réactifs de départ se manipulent malgré tout avec précaution, gants et pièce ventilée.

C'est donc ce pigment ancien, stable et insoluble, qui donne au procédé son identité visuelle. Pour qui veut mettre la main à la pâte et voir ce bleu naître dans la fibre du papier, le kit cyanotype Stenoflex réunit les deux sels de fer et le papier adapté pour un premier tirage.

Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation à la photographie alternative, du sténopé au cyanotype.