Plaque originale du Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce, avec son image faiblement contrastée.

Nicéphore Niépce l'inventeur de la photographie

Écrit par Éric Marais

Nicéphore Niépce (1765-1833), inventeur né à Chalon-sur-Saône, fixe en 1827 la plus ancienne photographie conservée, le Point de vue du Gras, grâce à l'héliographie, un procédé au bitume de Judée. Il n'était ni un peintre ni un savant, une sorte d'inventeur tenace. C'est ce parcours d'inventeur que nous suivons ici.

Sa place dans l'histoire du sténopé tient moins à une découverte isolée qu'à une recherche patiente, menée pendant des années à partir d'un principe optique connu de longue date, celui de la chambre noire, qui reste aujourd'hui la base de la pratique du sténopé.

Son parcours tient en quelques dates.

  • 1765 : naissance à Chalon-sur-Saône.
  • 1807 : brevet du Pyréolophore, mis au point avec son frère Claude.
  • 1816 : début de ses recherches pour fixer l'image de la chambre noire.
  • 1826 : il baptise son procédé héliographie.
  • 1827 : le Point de vue du Gras, la plus ancienne photographie conservée.
  • 1829 : association avec Louis Daguerre.
  • 1833 : mort de Niépce.
  • 1839 : Daguerre rend public le daguerréotype.

Né à Chalon-sur-Saône

Nicéphore Niépce naît en 1765 à Chalon-sur-Saône, en Bourgogne, dans une famille aisée qui lui laisse le loisir de se consacrer à ses recherches. C'est un esprit curieux, attiré par la mécanique et la chimie. Cette double inclination qui explique en partie son cheminement, car celui qui sait à la fois manier une machine et observer les réactions d'une substance se trouve mieux armé pour relier un principe physique à un résultat concret.

Avant de chercher à fixer une image, il s'intéresse aux machines. C'est ce terrain d'invention qui le forme à la patience et à l'expérimentation que réclamera plus tard la photographie. On retient souvent de lui le seul cliché fondateur, alors que ce dernier vient au bout d'une vie d'essais menés dans des domaines très différents, où il apprend surtout à ne pas se décourager devant un dispositif qui résiste.

Le Pyréolophore avec son frère Claude

L'une de ses premières grandes inventions est mécanique et n'a rien à voir avec l'image. Avec son frère Claude, Nicéphore met au point un moteur qu'ils nomment le Pyréolophore, conçu pour propulser une embarcation grâce à une succession de petites explosions. Les deux frères le font breveter en 1807, pour dix ans.

Cette invention, que l'on tient pour l'un des tout premiers moteurs à combustion, montre déjà la manière de travailler des deux frères, faite d'essais répétés et de longues mises au point. Elle dit aussi quelque chose de l'homme, qui cherche à transformer un principe physique en dispositif concret, exactement ce qu'il tentera ensuite avec la lumière.

Schéma du Pyréolophore, premier moteur à combustion inventé par Nicéphore et Claude Niépce

La recherche pour fixer l'image

Le principe de la chambre noire, cette boîte percée d'un trou qui projette à l'intérieur une image du dehors, était connu et utilisé depuis longtemps comme aide au dessin. Niépce, lui, se pose une autre question, celle de retenir cette image sans la main d'un dessinateur, en la laissant s'inscrire d'elle-même, durablement, sur une surface sensible. Les archives du musée Nicéphore Niépce situent en 1816 le début de ces recherches.

Il cherche et teste des substances qui se transforment sous l'effet de la lumière, et au terme de longues recherches il met au point un procédé qu'il baptise en mai 1826 héliographie, littéralement l'écriture par le soleil. C'est cette voie, et non l'optique, qui fait de lui un inventeur de la photographie, car l'enjeu n'était plus de projeter une image, chose acquise depuis longtemps, mais de la retenir.

Le geste qu'il a inauguré, laisser la lumière inscrire elle-même une image dans une chambre noire, reste aujourd'hui à la portée de chacun avec un kit d'initiation au sténopé comme le Sténoflex, qui en reprend l'enchaînement le plus simple.

Ce procédé, qu'il nomme héliographie, littéralement « dessin par le soleil », repose sur le bitume de Judée. Étalé en couche mince sur une plaque, ce bitume durcit là où la lumière le frappe. Après une très longue exposition, Niépce dissout les parties restées tendres dans un mélange d'huile de lavande et de pétrole blanc, et l'image apparaît, inscrite dans le bitume.

Principe de la chambre noire utilisée par Niépce pour fixer l'image par la lumière

Le Point de vue du Gras

La plus ancienne photographie conservée qui lui soit attribuée est connue sous le nom de Point de vue du Gras, une vue prise depuis une fenêtre de sa propriété et que les sources datent de 1827. On y devine les toits et les murs des bâtiments alentour, une image fruste et difficile à lire, mais qui a le mérite d'exister par elle-même, sans qu'aucune main n'ait tenu le crayon.

L'image demanda une exposition extrêmement longue, de plusieurs heures, voire plusieurs jours selon les sources, et c'est précisément ce moment de bascule, celui où une image cesse de seulement se refléter pour s'inscrire durablement dans la matière, qui est détaillé dans l'article sur l'invention de la photographie. 

Vue de la fenêtre au Gras, héliographie de Nicéphore Niépce, 1827

Vue de la fenêtre au Gras, héliographie de Nicéphore Niépce, 1827. Source : Harry Ransom Center, université du Texas à Austin.

L'association avec Daguerre et la fin du parcours

Conscient que son procédé restait trop lent pour se diffuser, Niépce s'associe en 1829 à Louis Daguerre, un homme de spectacle déjà familier de la chambre noire, dans l'espoir de pousser plus loin ces recherches. Selon ces mêmes archives, leur traité d'association est signé à Chalon-sur-Saône le 14 décembre 1829, pour dix ans.

Les deux hommes échangent leurs observations et leurs essais, l'un apportant des années de tâtonnements chimiques, l'autre une connaissance pratique de l'image projetée, et c'est de cette mise en commun que naîtra le procédé qui rendra la photographie utilisable.

Niépce meurt le 5 juillet 1833, avant d'en voir l'aboutissement. Ses dernières années sont aussi marquées par l'argent : les projets chimériques de son frère Claude avaient plongé la famille dans les difficultés financières, et il espérait vendre l'héliographie pour rembourser ses nombreuses dettes, sans y parvenir de son vivant.

C'est Daguerre qui, six ans plus tard, en 1839, rendra public un procédé bien plus rapide et plus net, le daguerréotype, ce qui contribua longtemps à laisser le nom de Niépce dans l'ombre alors qu'il avait ouvert la voie.

Sa figure mérite donc d'être rétablie pour ce qu'elle fut, celle d'un inventeur méthodique qui a tenu le fil entre un vieux principe optique et la photographie naissante, sans jamais récolter de son vivant la reconnaissance de ce premier pas.

Ce que Niépce nous laisse

Ce qui frappe dans son parcours, c'est la continuité d'une même démarche, du moteur de sa jeunesse jusqu'à l'image fixée de ses dernières années, toujours la volonté de rendre concret un principe que d'autres se contentaient d'observer.

Pour situer Niépce parmi les autres figures qui jalonnent cette longue aventure, l'histoire du sténopé en retrace la chronologie complète.

Eric Marais — Photographe, auteur de deux ouvrages sur le sténopé (éditions Pearson) et créateur du Sténoflex. Il anime depuis l'origine des ateliers d'initiation au sténopé et au développement argentique.